De l’urgence d’une nouvelle Photographie Humaniste


Toutes les photographies, à partir du moment où elles sont cadrées, ou regardées comme des photographies, c’est-à-dire comme une image faite par l’homme et emprisonnée dans un cadre donné, qui veut recevoir le regard, sont la manifestation d’une volonté humaine et en témoignent.

Parce qu’elle est cadrée et limitée, parce qu’elle représente un regard et sa frontière, la volonté d’une découpe et d’un sens, parce que cette volonté peut être celle de l’auteur ou même, en son absence, celle d’un spectateur qui regarde et lui prête du sens, la photographie, comme toute image, est une représentation qui s’annonce relative et renvoie à l’humanisme, vision du monde dont l’Homme est la mesure.

Représentation du populisme

Une fois qu’on a posé cet aspect incontournable, il faut reconnaître qu’il y a des photographies plus humanistes que d’autres.  Il est ainsi de tradition d’appeler Photographie Humaniste une photographie Française apparue dans les années trente, qui arrive à sa plénitude au lendemain de la seconde guerre mondiale. Sa source est au départ  nourrie de propagande communiste, avec une exaltation de la beauté du peuple. Mais ce peuple ne s’incarne plus dans le statuaire monstrueux et triomphant des héros russes ou allemands d’avant-guerre.

On a vu de près désormais que le triomphe du peuple canalisé dans les grandes idéologies ne donne pas grand-chose de bon : le triomphe du peuple et de son bon sens a mené droit à la guerre mondiale et, dans la France à reconstruire, les tickets de rationnement ne sont pas près de disparaître. Si rien ne bon n’est sorti des divers populismes, la victime principale des guerres est objectivement le petit peuple lui-même, abusé par des gros malins. 

Dans une France d’après-guerre qui sort de la collaboration, on assiste à une véritable tentative de réhabilitation d’une population française dont le comportement n’a pas été exemplaire. L’entreprise est menée autour de l’image du résistant : De Gaulle a sauvé le pays mais il a dû composer avec des communistes dont l’allié russe a gagné la guerre au côté des forces américaines et anglaises. Les communistes en France ont largement contribué à la Résistance, tandis que les Russes, en résistant sur le front de l’Est, ont incarné à souhait le peuple qui résiste. Va donc pour un peuple qui sera résistant. Mais les grandes gestuelles staliniennes, statuaires monstrueux, défilés militaires et propagandes de masse, rappellent en France toujours désagréablement les représentations qui ont célébré le nazisme. Ce point de gêne, comme l’obligation de concilier les symboles avec un monde anglo-saxon libéral, oblige à présenter le petit peuple français comme débrouillard, individualiste et libre, dans les contraintes d’un cadre hostile devant lequel le bonheur malgré tout est à l’évidence un prototype de résistance. Par ailleurs les millions de morts et les atrocités de la guerre sont encore dans toutes les têtes. Comme après un sombre hiver où l’on s’émerveille des premières fleurs, les moindres manifestations de vie seront mises en valeur.

Robert Doisneau , le triporteur
L’ensemble des fondamentaux de la Photographie Française Humaniste est ainsi en place. Elle montre des hommes et femmes du peuple typés, heureux malgré l’oppression d’un environnement misérable. Chacune des actions des sujets est vitaliste et démontre la capacité de l’individu à vivre malgré tout.

On voit à quel point cette conception de la photographie humaniste obéit à un contexte précis. L’humanisme est recroquevillé en particulier sur la vitalité des corps et a oublié toutes les valeurs renaissantes de lucidité et d’amour de la science et du progrès. Une inquiétude assez profonde concernant l’idéalisme humaniste règne dans un monde où les idéologies ont récemment amené au chaos. L’idée a triomphé qu’il est urgent de profiter du peu qu’on a, puisque le pire n’est vraiment pas impossible.

Cette conception de l’humanisme n’a plus le même impact dans un monde contemporain où les individus abandonnent tout exercice de pensée personnelle, occupés qu’ils sont à consommer des produits technologiques et distraits à chaque moment par une masse impossible à digérer d’informations non hiérarchisées. Il ne s’agit plus de se contenter de trois fois rien et de profiter de moments un peu moins hostiles, il s’agit maintenant de se mettre à penser pour comprendre quel est exactement l’essence d’un monde qui semble avoir changé d’échelle, d’un monde qui n’est plus comme celui de Doisneau à la mesure des plaisirs simples de notre corps, faute de tous les autres.

La réappropriation humaniste du monde passe aujourd’hui par la relance de la proposition de la nécessaire lucidité de pensée que portait l’Humanisme Renaissant. Mais il ne suffit pas de le dire : la condition même de la pensée, le silence, se perd. La première des nécessités est la reconstitution autour de soi d’une zone de silence. Il n’y a en effet pas de pensée sans silence. Ce silence est celui du téléphone qu’on arrête, des mails qu’on ne lit pas d’un certain temps mais aussi, de la possibilité, en centre-ville, de passer une soirée chez soi sans la musique d’un bar ou le bruit laminant d’automobiles ou de climatiseurs. Dans un monde de citadins, cette possibilité élémentaire est désormais de plus en plus menacée. Et cette menace, à l’heure actuelle, ne semble pas du tout perçue. Il faut bien comprendre pourquoi : les intérêts de consommation ou les idéologies de pouvoir ont le même intérêt au bruit. La musique dans le magasin empêche le consommateur de réfléchir à son achat. La domination par le bruit des enceintes soumet l’individu à la fois par la perception d’une puissance supérieure et l’impossibilité matérielle d’entreprendre un échange interindividuel ou de forger une pensée. A partir de là il n’y a plus d’être humain individuel et respectable mais un pion qu’on gouverne.

Le nouvel humanisme en photographie est un humanisme qui installe ainsi les conditions du silence, nécessaires à la pensée. 

Henri Peyre et catherine Auguste : La pause
Par ailleurs et secondement, les sujets explorés ne doivent pas tenter de reprendre en main une pensée naissante, par la pulsion ou par l’effroi. Ils doivent être suffisamment silencieux pour inciter le spectateur au mouvement inverse : regarder et même regarder minutieusement, s’enfoncer méticuleusement dans ce qui est à voir, à la recherche de la compréhension possible. En cela ils feront retrouver au spectateur un rapport au monde authentique et primordial, ce rapport vrai et direct avec le réel, causé par un sujet actif qui interroge et surprend vraiment, qui n’est pas cette adhésion purement idéologique et superficielle de la reconnaissance, dans ce qui est présenté, d’une chose déjà connue.

Finalement une photographie humaniste aujourd’hui serait à mille lieues de la photographie de Doisneau. Elle serait surtout une photographie silencieuse et étonnante, invitant à la contemplation et à la curiosité. Dérangeante par sa simple irruption, elle ne proposerait pas de sens univoque mais la possibilité de plusieurs interprétations possibles, que le spectateur sentirait s’élaborer successivement et contradictoirement en lui.

Elle ne militerait pas pour un amour compassionnel aux victimes mais réveillerait en chacun l’homme de pensée que la Renaissance avait voulu : un être ouvert au monde, curieux de tout, balancé et perspicace dans la pensée, résolu et efficace dans la décision et l’action.

Tout le contraire du citoyen ordinaire des sociétés occidentales : soi-disant résistant averti, mais en fait abruti par la technologie et la consommation, capricieux, versatile, purement négatif et incapable de la moindre action socialement utile.

Il y a grande urgence à une belle photographie humaniste. Mais elle n’est pas forcément celle qu’on croit.


Henri PEYRE
3 décembre 2016


Henri Peyre
Photographe,
Parcours :
Ecole Nationale Supérieure de Beaux-Arts de Paris,
Professeur de photographie Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Nîmes
Créateur de galerie-photo, le Site Français de la Photographie Haute Résolution
www.photographie-peinture.com